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Nouvelle Lanterne - numéro 12 PDF Imprimer Envoyer


MARC ROMBAUT, Chelsea Romance

20 € aux éditions Pierre-Guillaume de Roux

41 rue de Richelieu 75001 Paris

À nos yeux, Marc Rombaut est une grande figure de la poésie francophone contemporaine. L'homme est modeste, trop, et ce dernier roman est pourtant une belle réussite au plan de la sensibilité comme de l'écriture. Marc Rombaut sait, en effet, « se réapproprier la générosité de la vie » (p. 56). Il fait revivre Sonia et Laura, faisant de la seconde une fable et de la première une icône « d'amour vrai ». Nous aimons ces « baisers échangés sous la pluie », cette pluie sur Londres, cet envoûtement subtil du temps des passions, « comme une douce musique perdue puis retrouvée » (p. 204). Rombaut déplore une société superficielle jusqu'à l'âme, il se laisse captiver par Londres qui parle en lui. Il reste éveillé tel un poète capable de vivre « l'inversion des nuits ». Ce roman est une romance poétique habitée d'une mélancolie subtile, reflet d'une « intranquillité » impalpable. Exceptionnel.

 

PROFESSEUR DING, Éléments de trOglolOgie et de quelques autres sciences spectrales à l'usage des fantômes en sursis

20 € éditions du CéphalOphOre trop troué

Ce « livre des trous » fait sourire et dépayse pour son art de « tourner autour du trou », « avec de la mort autour », et en appelle trou à trou à Raymond Queneau, Achille Talon et mon bisaïeul le dessinateur Christophe ! L'ombre d'Alfred Jarry n'est pas loin, celles des surréalistes non plus. Tout cela garde son pouvoir perforant mais prouve aussi qu'il peut exister « un non trou » qui peut cacher un trou ». Il y a des « trous incognitos » et des éditeurs joyeux que l'on retrouve avec joie à chaque Salon du Livre, indépendant ou non.

 

CLAUDE-HENRI ROCQUET, Méditations de Noël, In illo tempore

14 € aux éditions Le Centurion, 2014

« Comme un éclaireur ouvre la marche d'une armée », le poète Claude-Henri Rocquet a su évoquer la naissance de Noël sans tomber du côté de la mièvrerie pieuse ! Pas une seule note juste, pas un iota ne manque à cet orchestre du ciel, qui vous avoue la prière d'un vieux berger posant en tremblant la main dans votre main. « Il fait noir. Il est minuit. Quelqu'un frappe à ma fenêtre » écrit C-L Rocquet, en chantant le bonheur d'enfance...

 

DANIELLE BERTHIER et JEAN-MARIE BERTHIER, Les enfants de la douceur immobile

14 € aux éditions Le Bruit des autres, 2014

Dans une préface exemplaire, le poète Jean Joubert salue cet ouvrage de poèmes émouvants constituant un regard croisé du cœur blessé à mort, si l'on ose écrire. Les poèmes du père et de la mère, inspirés par la mort de deux enfants à la suite de deux accidents fatals de la circulation disent ici la mémoire de la douleur et de la douceur immobiles. Ils sont déclaration d'amour et double message d'espérance par delà l'inacceptable. Quand Jean-Marie évoque la « dure douceur de durer », Danielle évoque la trace des regards, indélébile. Jean-Marie creuse « un tunnel d'étoiles », Danielle avoue : « Il y a un langage, au Pays des Mères, / C'est une caresse sur la langue, le palais. ». Et Jean-Marie conclut sur une certitude arrachée de la douleur : « Souffrir est un village / où se pendent les lueurs / aux patères de la douleur ».

 

SALAH AL HAMDANI, Bagdad, mon amour, suivi de Bagdad à ciel ouvert

13 € aux éditions Le Temps des Cerises, 2014

Que l'auteur (qui écrit en Français et en arabe) vive à Paris en exil depuis 1975 en raison de son opposition à la dictature de Saddam Hussein, explique la cause de ses révoltes, certes, mais n'élucide pas pour autant la source de son grand talent de poète populaire écrivant « avec le langage des veines et du corps ». L'art d'apaiser une existence « submergée d'appels de torturés » (p. 58) n'empêche pas Salah Al Hamdani de savoir qu' « aucune blessure ne mérite une guerre » (p. 98). Voilà une sagesse défiant des torrents de sang qui détient sans doute le secret de cette écriture efficace, belle, qui fait écrire au poète que « le cri que l'on perçoit d'un homme / est toujours plus beau que son silence ». Cela nous touche parfois tout autant qu'Aimé Césaire.

 

ISABELLE LAGNY, Le sillon des jours

10 € aux éditions Le Temps des Cerises, 2014

« Et si je revenais / te dire / que l'éternité n'est pas futile ? » . Dans cette interrogation transparait l'originalité d'Isabelle Lagny qui, pudiquement, de façon directe, avoue que « les enfants nés de la pluie /n'ont plus le droit de prendre leur goûter ». Loin des grandiloquences faciles, Isabelle Lagny nous propose un souhait d'intérêt public : « Que personne ne se juge /mais que chacun / cherche loyalement / le sens de ses actes / afin de sauver / ce qui lui reste d'humain » (p. 48). Il s'agit là d'une sorte d'humanisme féminin « qui efface l'angoisse » et met en avant une tendresse sincère « dans une trouée de soleil ».

 

GUY ALLIX, images de Martine Delerme, Le petit peintre et la vague

11 € aux éditions Beluga Coop Breizh, 2014

http://www.beluga-jeunesse.com

Le texte de Guy Allix est digne de son œuvre poétique, tout en nuances, apprivoisant « la vague et le vent et la vie ! ». Le Petit Peintre n'est jamais enfantin, faussement innocent, mais « Il n'a peur que de l'absence d'amour dans le monde » (sic). En résumé, Tout est dit. Toute l'espérance du poète fraternel. Et les dessins s'harmonisent modestement avec la prose, cherchant toujours à « piéger la lumière ». Une œuvre d'art, en somme.

 

JEAN-CLAUDE TARDIF, La Vie blanchit

15 € aux éditions La Dragonne, 2014, Diffusion Les Belles Lettres

avec le soutien du CNL

Avec J-C Tardif, la poésie est directe, simple, imagée et « Nous nous mettons simplement d'accord / sur un poème vrai ». « Un poêle à bois est au centre de la vie », « nos yeux parlent pour nous, bavards », « La table est mise /mais personne ne s'assied ».

À force de dépouillement et de sobaiété, l'écriture est efficace et limpide. Tardif sait créer une ambiance (à la Brassens ?), il nous offre « l'odeur du thym / et des menthes poivrées qui chantent sous le vent ». C'est un céramiste des mots, un sculpteur sur bois, une ritournelle campagnarde.

 

CLAUDE PÉLIEU, NEW POEMS&SKETCHES / 1977

Aux éditions Le Livre à venir, BOOKS FACTORY, 2014

On savait que Claude Pélieu était un authentique poète, excentrique, inspiré, portant en lui le rayon-laser d'une farouche indépendance. Ces « fonds de tiroir » le prouvent avec brio. Pélieu, qui est en effet l'un des seuls écrivains français a avoir eu d'étroites relations avec la Beat Genération, est notre Ginsberg onaniste et désespéré ! C'est surtout un poète majeur, romantique, suicidaire, à vous couper la parole ! À des années-lumière des « barbares merdeux » et des mondains sous couverture de Monoprix prétentieux !

 

GUY BENOIT, Ma mort, reconnaîtra (sans qu'on sache le versant)

16 € Aux éditions Les Hauts-Fonds, 2014

« Il ne démord plus /du crâne de mort », l'ami Guy Benoit ! J'aime la précision de son écriture resserrée comme un poing de rage, sa farouche autonomie d'idéologie, l'insaisissable de son ciel personnel. Aux rives de la mort, le fauve tourne et retourne dans sa cage fraternelle. Ô le pincement au cœur des sales gosses de Mai 68, hors saison bien sûr ! Faute de savoir ce qui nous attend derrière la vie, invoquons ensemble ce « droit d'asile »...

 

JAVED AKHTAR, D'autres mondes

Traduction de Vidya Vencatesan

20 € chez Les éditions de Janus, 2014

Ce recueil en français, hindi et ourdou, préfacé par Marcel Bénabou, est un régal, d'une rare richesse poétique. Il s'agit de « poésie engagée » ainsi que l'entend un éditeur comme Bruno Doucey, par exemple. Voilà pourtant une poésie d'idée, fondée sur une quête consciente de justice pour tous, allusive et jamais conventionnelle, une ode permanente aux voyageurs du désir qui me touche parce qu'elle ne m'ennuie jamais comme me font bâiller tant et tant de textes besogneux à l'image de tracts idéologiques sans couleur ni saveur !

 

BERNARD GRASSET, Les hommes tissent le chemin, Voyage 2, 2000-2008, peintures de Jean Kerinvel,

12 € aux éditions SOC & FOC, 2014

Impeccable, cette poésie-là ! Peut-être trop sage ? Mais c'est parfois très beau comme : « Le grand phare, le sable, / l'écho des années / Prolonge l'aventure. ». Ou même ce cri : « Une icône contre les livres. » Mais il n'y a pas de point d'exclamation, hélas.

Bernard Grasset impose son regard mystique en quête « des mots les plus purs. ». « Lente marche de midi, / l'ermitage, les cyprès, / Si fort souffle le vent sur les serres »... À quand le temps de la colère, sainte bien entendu ? Il y a aussi des orages sur les montagnes...

 

JEAN ZÉBOULON, À une passante et à tout ce qui ne passe pas

18€ aux éditions La Table Ronde, 2014

Ce recueil disparate d'aphorismes et de notes diverses abrite plus de poésie qu'un bon nombre de recueils de poèmes « classiques » ! Après tout, « on peut rire de tout mais pas tous en même temps ». Et, dans la même veine, relevons : « La vérité sort de la bouche des enfants et court se réfugier dans l'oreille d'un sourd » !

Oui, j'ai pris de la joie à lire Jean Zéboulon. L'humour est au rendez-vous. De toute façon, « contre le mauvais sort, il y a les bons mots »... et l'on en redemande.

 

LIBOR SIR, Barbara - Photographies inédites,

Photographe : Libor Sir, Coordination artistique : François Laffeychine et Pierre Landete

35 € aux éditions Le Castor Astral, 2014

Portraits de Barbara réalisés par Libor Sir en 1967. On y voit la chanteuse en concert, mais aussi saisis au naturel, au bord de la mer, devant l'Écluse, à Paris, ou Place des Vosges...La magie et la nostalgie opèrent. Étonnante Barbara, espiègle, sensuelle, émerveillée et éternelle, maquillée dans l'âme.

 

PHILIPPE JAFFEUX, Alphabet De A à M

Aux éditions Passage d'encres/Trace(s), 2014

Des pépites de poésie dispersées sous la fausse apparence superficielle d'un bric-à-brac de faux hasards. « Pour honorer l'art d'un ordinateur sublimé », un tohu-bohu de lettres pour tuer le Réel pas toujours doré ! La sève d'un alphabet en péril ?

 

SIMONE CUKIER, Éclatements

Illustrations de Michèle Frank

15 € auto-édition de « luxe »

Poésie de sous-préfecture, à vrai dire sans grand intérêt ! Ne mérite pas un sou mais surtout pas un Prix sous l'acacia des dérisions orgueilleuses. Comment un Conseil de je ne sais où, suprêmement dérisoire, peut-il attribuer un hochet à une pareille banalité ? Navrant.

 

GASPARD HONS, Roses imbrûlées

Aux éditions Estuaires, 2013

Une excellent occasion de saluer le talent de ce jardinier des mots qu'est le poète Gaspard Hons qui inscrit ce recueil « dans la recherche de la rose du temps, non du temps horloge, mais de celui de l'intensité ». L'inspiration heureuse est présente dans chaque image. Tout est recherche de « la rose improbable », tout se joue « au centre d'un temple inhabité ». « Ce ne sont ni des roses / ni des questions », plutôt une philosophie de la vie laissant venir la lumière de toutes parts. Saluons l'artiste !

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 11 PDF Imprimer Envoyer


MAURICE CURY, Paroles Testamentaires

15 € aux éditions D'ici et D'ailleurs

 

Comment demeurer insensible à ces poèmes d'une large respiration lyrique, qui, parfois, font songer au meilleur de Louis Aragon ? De toute façon, Maurice Cury a bien du talent pour remonter « le fleuve jusqu'à la place / Des commémorations où revivent / Les morts des monuments funéraires » (p.21). Il s'est promené au long des années, cherchant ce qu'il savait ne pas trouver, avoue-il, « suivant des chemins de fortune / Menant à des culs-de-sac prévisibles » (p. 8). Mais Maurice Cury, qui atteint le crépuscule de sa vie battante et généreuse, et qui a toujours choisi le camp des exploités et des pauvres de biens et de cœur, mérite ici remerciement et profond respect. Poète, romancier, essayiste, Cury a toujours su qu'on n'entre pas son âme dans un ordinateur, et il y a, au secret de lui, une nostalgie de transcendance persistante. Ainsi :

 

« J'ai vu dans les nuées des créatures bleues

 Qui quittaient leurs corps avec désinvolture

 Mais je n'ai jamais vu sortir de sa voiture

 Le Christ revenu pour un dernier adieu ».

 

GÉRARD BAYO, Un printemps difficile - Anthologie poétique

18€ aux éditions L'herbe qui tremble

25 rue Pradier 

75019 Paris

 

« Avec le soutien du CNL », ce copieux recueil démontre l'aisance poétique de Gérard Bayo, toujours intelligent dans sa manière d'appréhender l'écriture (« Partout dans le monde nous faisons / semblant d'oublier / nos poèmes plus vivants / que jamais », p. 13). Bayo dit le Mystère majuscule du monde. Il sait que la fontaine aussi a soif « et jamais ne se tait » (p. 171). Ses textes sont toujours composés pour être perçus par tous. Il ne fait jamais de l'hermétisme un sphinx sans secret ! Sa connaissance d'Arthur Rimbaud – il en est l'un des spécialistes – lui évite banalité et redondances. Sans doute faut-il rester attentif à son art plus que jamais. « On dirait que dans l'arbre jamais la branche n'a manqué », en effet.

 

JACQUES SOMMER, L'oubli, la trace

18 € chez Alexipharmaque 

BP 60359, 64141

Billère Cedex

 

Jacques Sommer interroge « Là / où habiter /était possible / à l'orient du désir » (p. 80). Il a le sens des symboles forts, de ce qu'il appelle « un lyrisme de forte écriture » aussi. Poète fidèle, il ose « l'enchantement parmi les ruines / s'il faut que la clarté ne soit qu'un clair-obscur / pareil à ces vitraux où veille / incorruptible la mémoire ». Signalons enfin la postface de La Prose d'Aubervilliers, beau volume de Jacques Sommer, capital, publié en 1996 chez Dumerchez, éditée ici pour notre joie, sous le titre À la gloire du perdu. Le poète explicite ici sa démarche intérieure, sa part de rêveur, la marche de son poème « calquée sur le rythme même de la marche physique du promeneur, sur chacun de ses pas ». Il a su dans ce texte cerner les tenants et les aboutissants de son propre exercice poétique : « désigner la fleur anonyme qui pousse dans le désordre des ferrailles et des scories ».

 

JEAN MÉTELLUS, Empreintes

18 € aux éditions de Janus,

88 rue du Mont Cenis

75018, Paris

 

Comme l'écrit Claude Mouchard dans sa préface, Jean Métellus, qui vient de quitter ce monde de souffrance, nous donnait en toute générosité une parole simple et généreuse, lyrique et « flamboyante de violence ». La tonalité populaire de son art dépassait largement Haïti et s'ouvrait à l'Europe. Entre oralité et litanies, Métellus chantera longtemps encore la liberté souhaitée tel un lieu sacré.

 

MATHIAS LAIR, La chambre morte

10 € chez Lanskine

39 rue Félix Thomas

44 000, Nantes

 

Hymne à la mère quand le fils n'a nulle envie d'aborder la carte du tendre mais sait qu'il est « malsain de rester confit dans la haine ». Et ce texte est beau, d'une écriture sûre, violent parfois, d'une sensualité insolite, dans le mystère absolu de la chambre du cœur. Mathias Lair ne cesse ici de vouloir entreprendre une « reconstitution » impossible du passé. Il juge sa mère comme ayant été « à la fois folle et méchante ». Sa prose est superbe, celle d'un écrivain authentique. J'ai songé aux livres si émouvants de Roger Peyrefitte, de Simone de Beauvoir, sur leur mère respective.

 

DOMINIQUE FABRE, Je t'emmènerai danser chez Lavorel

12 € chez Fayard Poèmes

 

Le voilà le poète de la mélancolie des banlieues ! Un régal de lecture. Une émotion vraie. Je ne résiste pas à la tentation de citer un poème tout entier. Il n'y manque que la musique : de l'accordéon peut-être ?

 

« Tu me prendras la main

chez Lavorel

j'espère que je serai digne de toi

si j'avais dix ans de moins 42 ans

plutôt que 52 bientôt 53

je te proposerais d'avancer encore

d'essayer encore

mais dix ans de trop ont passé

as-tu vu le portail grand ouvert et toutes

les fenêtres cassées

où c'était marqué à vendre

depuis tellement longtemps déjà ? »

 

C'est comme du Prévert d'antan, c'est comme du René Fallet, aussi, quelque fois. On lit sans avoir besoin de dictionnaire de rimes ou de post-surréalisme artificiel. C'est la narration des amoureux éternels, sur les autoroutes de la tendresse, dans le dancing de l'enfance perdue. Je vous recommande vivement cette lecture-là.

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 10 PDF Imprimer Envoyer


PHILIPPE BECK, Opéradiques

Editions Flammarion

 

Que l'auteur soit Président de la Commission « Poésie » du CNL ou non, je m'en fiche ! Mais J'aime étrangement ce chant et je l'aborde à voix haute en cherchant à élucider, au fur et à mesure, ces inventions de langage et ces énigmes linguistiques (et de sens) posées. L'auteur, dans sa dédicace, m'assure que son œuvre n'est pas esclave de la « déconstruction » sous prétexte qu'il est un philosophe agrégé et estampillé Derrida... En effet, une fois abandonnées mes habitudes de lecture, je me laisse charmer par cet opéra d'inventions de mariages de sons et de mots et d'allégories, et fasciné par cette formidable érudition « dans l'orgueil calmant de la panthère » (p. 85). Voilà bien une grande musique d'aube et de nuit, feu ou pluie, à réciter jusqu'à la migraine ! Je n'y comprends pas grande chose (ne le dites pas à Alexis Lacroix mais Mallarmé me fatigue parfois !), mais j'accepte la modernité attachante de cette ambiance de plein air insolite ou d'espace ouvert. Des « larmes théorisées » (p 268) en quelque sorte ? Parce que « les couleurs vibrent et se fondent / en fumant ; elle refusent en cheminant / aux portes fondues de chacun » (p. 152).

 

CHANTAL DUPUY-DUNIER, Mille grues de papier

Editions Flammarion

 

C'est compréhensible comme de la prose quand « tout devient tactile ». De l'anti-Beck, peut-être bien ? Mais j'adhère sans mal. « Il pleut des hommes », en effet. Et puis « rien ne se crée, / pas même la goutte d'eau » ! » (cf le poème de quatrième de couverture). Cependant, « Pour ne pas mourir, une fillette plie des grues de papier » (p. 37). Elle réussit son voyage intérieur ainsi. Il y a même des accents de nostalgies mystiques quand l'auteur(e), sans croire en Dieu, se souvient avoir prié... Thérèse Martin !

 

ANNIE SALAGER, deux ouvrages :

- la Mémoire et l'Archet

- Œuvres poétiques

La rumeur libre éditions

 

Une poète authentique, à l'inspiration variée, comme ses sources, une écriture soignée, agile, subtile, qui force l'admiration et la rêverie féconde. Des bonheurs d'écriture nombreux comme « C'est toujours marée haute aux remparts des églises » (p. 33). Cette somme mérite qu'on s'y égare. Au plaisir du poème !

 

BRIGITTE GYR, Incertitudes de la note juste

Editions Lanskine

 

Elle sait se servir des blancs choisis sur sa page mieux qu'un André du Bouchet, avec moins de prétention en tout cas ! Elle nous suggère : « peut-être la partie n'est-elle / pas totalement jouée » , elle espère encore « faire bouger la conscience », vaincre la peur de bouger, en d'autres termes. Au fond, elle oscille entre espérance et désespérance brutale et absolue. Pas un de ses mots n'est inutile pour avouer habiter la terre d'un « espoir de blanc » « dans le décompte glacé des jours ». Une voix juste. À écouter. À capter. Sans retard.

 

GWEN GARNIER-DUGUY, Le corps du monde

Éditions de Corlevour,

Avec une belle préface de Pascal Boulanger

 

Parce que « Sous l'écorce de la prose / nage le poème du monde » (p. 53), Gwen Garnier-Duguy devient progressivement un poète original, inspiré, et qui ne cherche plus son chemin mais semble l'avoir trouvé ! Sa sincérité s'impose et « se lève à l'or des profondeurs ». Il a « l'âme bleue de l'homme debout » quand Christos vient l'inspirer. Ne nous dites point qu'il est « émotiviste » ou « dauphinois »... Il est lui-même et n'a pas besoin de flatterie pour être. Dans le sens plein du verbe.

 

Jean-Luc Maxence

 
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JAKOB VAN HODDIS, Fin du monde

(traduit de l'allemand par Jean-François Eynard et Gérard Pfister)

Editions Arfuyen


Superbes et cruels poèmes de Jakob Van Hoddis, l'expressionniste, textes publiés à l'époque où sévissait un Reich menaçant, juste avant l'éclatement apocalyptique de la seconde guerre mondiale. Ainsi que le résume la « quatrième » de l'ouvrage, Van Hoddis fut quatre fois coupable, en tant que poète, pacifiste, juif et schizophrène. Mais il ne tombera pourtant pas sur les champs de bataille, même si la maladie mentale le gardera prisonnier pendant près de trente ans. Diagnostiqué schizophrène en 1927, en réalité, il ne quittera plus jamais les institutions psychiatriques.

 

Ces poèmes, traduits avec goût, enthousiasme et sensibilité, s'avèrent de toute beauté. Dans la joie reconnaissante, j'ai pu d'ailleurs en lire certains sur les ondes de POÉSIE CAP 2020 , l'autre soir, en compagnie du camarade Jean-Claude Carton... On ne peut oublier en effet des aveux comme :

 

« Le jour était magnifique, comme son ami mort l'avait voulu ».

 

PAUL DE BRANCION, Qui s'oppose à l'Angkar est un cadavre

Editions Lanskine

 

En khmer, l'Angkar signifie « L'Organisation ». Et c'est le nom sous lequel le Parti Communiste des khmers rouges gouverna le Cambodge lorsqu'il prit le pouvoir en 1975, nous rappelle l'auteur. Et l'Angkar sévissait, tuant, torturant les gosses, empalant décapitant, affamant les hommes, ce qui n'empêcha pas les Khmers de conserver jusqu'en 1989 leur siège à l'ONU avec l'approbation tacite des Occidentaux...

 

Paul de Brancion ne veut rien oublier et il a raison. Il nous propose un texte poétique, suivi d'un livret d'opéra, dans cet objectif louable. Cela n'étonnera personne pour qui a bien voulu lire attentivement ses recueils les plus récents. Il y a de la militance permanente dans l'âme de ce poète. L'opiniâtreté du combattant à mort dénonçant la mort et l'injustice cruelle des humains. « Le Temple est déchiré / partout / l'eau s'infiltre / Seuls résistent les sourires énigmatiques / espoir suspendu »... » Qui critique est un ennemi / qui s'oppose est un cadavre »...Parfois, toute compassion pour le tortionnaire est impossible quand « les vivants sont devenus des gêneurs ».

 

Politique, la poésie de Paul de Brancion ? Pas seulement. Humaine, plutôt. Profondément. En dépit d'une sorte de distanciation volontaire scrupuleusement maintenue.

 

PIERRICK DE CHERMONT, la nuit se retourne

Librairie-galerie Racine

 

Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui « marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu ».

 

GABRIEL ARNOU-LAUJEAC, Plus loin qu'ailleurs

Préface de Maram Al-Masri

Éditions du Cygne

 

Ces poèmes, majestueux parfois, parviennent souvent à créer « un espace de grâce et de retraite ». Ils veulent être « alliance au doigt de l'Éternel », « cri d'extase qui retentit », et s'avoue voués au culte de la lumière. Il y a dans l'univers de ce poète « des psaumes inédits, des cantiques interdits », une façon insolite et sacrée de « mourir à ce monde inversé ». C'est souvent d'une beauté quasi liturgique. Hélas, la préface de Maram Al-Masri sonne creux. Elle est d'une criante banalité et va jusqu'au bout des clichés attendus sur l'exil. Maram Al-Masri n'hésite même pas devant des expressions du genre « fusionner avec la beauté profonde de la création » (sic) , « être habitée par la grâce » ou être « remarquablement inspirante » ! Très dommage.

 

FRANCESCA Y. CAROUTCH, Cahiers étoilés d'une légende

Préface de Camille Aubaude

Éditions du Cygne

 

Camille Aubade a raison, F-Y Caroutch est l'auteur de fort beaux poèmes lumineux « nourris par l'étude des mythes et les voyages en Orient ». Avec son œuvre, on peut évoquer une « quête spirituelle » authentique, un réel talent, une « langue épurée ». Cela nous change des mondanités faciles et des mots pour ne rien dire !

 

« Les mains levées vers les cieux

l'Élu brûle de guérir et d'entretenir

- on ne sait –

la blessure secrète

du divin en lui

Son sommeil est une prière »

 

PHILIPPE BIGET, avez-vous vu passer l'Amour ?

Histoires peu ordinaires

Éditions Unicité

 

Finesse et velouté de l'écriture, simplicité des sentiments authentiques, humour des souvenirs d'amour parfois pesants d'animalerie, parfois inoubliables dans leur légèreté même, j'ai aimé sans réticence cette prose maîtrisée d'un poète adepte de l'ouverture du cœur, d'un critique littéraire avisé.

 

La sincérité profonde emporte l'adhésion. L'essentiel est dépouillé. Merci à Philippe Biget de savoir nous le rappeler.

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 8 PDF Imprimer Envoyer


JEAN-MARIE BERTHIER, Pourtant si beaux

Le bruit des autres

11€

D’évidence, Jean-Marie Berthier est l’un de nos poètes contemporains les plus incontestables. Ce recueil de source fraîche, de « purin mal endormi », et d’engagement le prouve une fois encore. La préfacière, Mérédith Le Dez parle de « besoin de transcendance » comme double exact d’un désir érotique, soutenant, depuis ses débuts, la poésie de Berthier. Elle note aussi que « la consolation ne peut pas venir de Dieu, qui se dérobe » et que « si l’homme est parfois embelli par ses prières, c’est lorsque celles-ci s’adressent à la pluie pour qu’elle tombe ».

De cette lecture, nous ressortons « amoureux fous des aurores » (p. 19), en dépit du « chariot des douleurs / sur les pavés meurtris des chemins de peine » (p. 29). L’art de Berthier appartient au grand courant du lyrisme (Hugo, Aragon). C’est un post-romantisme d’amour et de mort. L’écriture est de plus en plus ciselée, mordante, pathétique. Mais des touches inattendues de réalisme ( par exemple : « Nous faits de merde et de sang » ) ajoutent au pathétique existentiel.

 

JEAN-LUC SIGAUX, Et la louange d’un grand soleil

Librairie-Galerie Racine

20 €

Cette anthologie couvrant les années 1983-2012 donne une image juste et complète du grand talent de Jean-Luc Sigaux et de son parcours d’arc-en-ciel énigmatique. Entre pulsions de mort et pulsions de vie, cantiques éclatés et sonates réconciliées, il est souvent midi et minuit simultanément dans ce royaume pathétique aux flashs psychédéliques. Gethsémani s’impose dès que les yeux du poète se ferment. Où s’est donc cachée la miséricorde quand saignent les ronces ? Jean-Luc Sigaux, stricto sensu, chante « pour les plus hautes étoiles » (p.162).

 

CLAUDINE BERTRAND, Instants de vertige

Anthologie Québec/France

Point de Fuite

18 €

Claudine Bertrand, figure marquante de la poésie québécoise contemporaine, et fervente ambassadrice de cette dernière, a rassemblé ici 45 poètes de renom venu(e)s du Québec et de la France. La liste est impressionnante, du côté de l’hexagone, elle passe notamment par Claude Ber, Zéno Bianu, Seyhmus Dagtekin, Philippe Delaveau, Bruno Doucey, Gil Jouanard, Bernard Noël, Jacques Viallebesset… Mais ces textes sont assez inégaux, le vertige révélateur n’est pas toujours au rendez-vous et c’est quelque peu dommage. Entre palmarès et choix, l’écart est petit mais il indique la différence entre une anthologie de prospection et un fronton flatteur.

 

FOUAD EL-ETR, Haïkaï de Chine

La Délirante

25 €

L’ouvrage (d’une beauté évidente) s’ouvre sur un superbe frontispice de Chu Ta. Il est méditation de voyage en prose ciselée, déambulant autour et alentours les haïkaï de Chine. Le « je » du journal de bord flâne avec bonheur « parmi ces écritures aussi belles que les calligraphies arabes, sinon aussi mystérieuses que les rébus des hiéroglyphes…/… ». Au fil du calendrier, les observations écrites du poète font songer à des insectes rares et harmonieux sur une feuille, et nous sommes heureusement très éloignés des notes touristiques souvent banales et glacées. Saveurs et couleurs revivent de mémoire. Les ruelles de l’esprit n’en finiront-elles jamais de nous envoûter et de nous surprendre ?

 

BERNARD GRASSET, Feuillages

Jacques André éditeur

11 €

Impeccablement rythmés, ces poèmes veulent et réussissent souvent à « Contempler la mort, la vie / Comme une lampe s’allume » (p. 14). L’amour de la beauté, un certain goût pour le Sacré, une retenue sans fin, une espérance avouée, « un cœur errant », telles sont les caractéristiques attachantes de cet art d’humilité qui déroule ses sortilèges parce que « Tous les jours / Un fragment de ciel / Éclaire le chemin ». Une « douce expérience du mystère » en effet !

 

Peintures de GLEF ROCH et poèmes de BERNARD GRASSET

Le lavoir Saint-Martin

20 €

Les textes inspirés de Bernard Grasset, poète, donnent une traduction créatrice subtile et harmonieuse de l’univers pictural de Geneviève Roch (Glef Roch). Les œuvres de Glef Roch, reproduites en couleurs, sont un régal du regard. Entre mots et couleurs, le message essentiel passe. Voilà un beau voyage à accomplir, entre nuit effrayante et aurore salvatrice. Comme l’écrit Bernard Grasset, « L’aube sans fin murmure aux pas du voyageur ». Peintre et poète sont veilleurs. Ils n’en finissent jamais de dire l’éclair qui revient.

 

MICHEL HOST, Figuration de l’amante

Éditions de l’Atlantique

17 €

La poésie de Michel Host ne ressemble à nulle autre et c’est grâce à cela qu’opère sa naturelle séduction. « Le temps de vivre est entre nos murs » / Un enfant sort de la nuit pour jouer ». Ou encore : « Dis-moi s’il existe / Une vague plus haute /Où ton corps s’abîme / Gardant l’immobilité / D’une Aphrodite noyée ». Toutes les observations sont ici fines et pertinentes, malicieuses le plus souvent. Cet érotisme-là est comme d’un autre siècle. À moins qu’il ne soit intemporel ? Mon voisin d’immeubles a le regard aiguisé de ceux qui savent écrire la jouissance d’un frémissement de mots. Quand il adresse une prière à sa Bien-aimée, il allume des brasiers insolites et « parcourt les yeux clos » les voies du plaisir. Voilà bien « un oiseau qui traverse la montagne / Sans battre de l’aile » !

 

SALAH STÉTIÉ, D’une langue

Fata Morgana

17 €

Merveilleusement maîtrisée cette poésie sait « boire à la source l’eau de pierre » (p. 71). Elle n’ignore jamais la primordiale question des origines : « Qui donc est le plus naïf, - de notre cœur ou de nous ? » (p. 85). Salah Stétié est très grand quand il semble si simple et si bref. Il dit le saisissement des mots quand le feu les habite. Économe de lyrisme trop facile, il a toujours un peu de sang aux doigts quand il ouvre la main. J’aime cette écriture et ce chant toujours « concerné par l’invisible ».

 

MÉRÉDITH LE DEZ, Journal d’une guerre

Éditions Folle Avoine

15 €

Mérédith Le Dez qui vient de renoncer, à son cœur défendant, à un parcours d’éditrice qui s’annonçait passionnant et fécond, prouve ici son don poétique évident en nous offrant son « journal de guerre » assurément « criblé de balles ». Sa façon de dénoncer l’horreur toujours à renaître « sous le front lisse de l’innocent » est sa trace originale et passagère. Elle dit que la vie « est une convalescence / D’ombre et de clarté », avoue qu’elle a dans la bouche un désir d’algue, inlassable et violent, et referme son ouvrage par l’exclamation « le monde est une peur sauvage » qui ne fait pas semblant. La lecture de ce livre m’a fait songer à la conjonction des opposés qui mène le monde et à la phrase d’Héraclite : « Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde ».

 

Jean-Luc Maxence

 
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