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Nouvelle Lanterne - numéro 2 PDF Imprimer Envoyer


Après un assez long silence, voici donc LA NOUVELLE LANTERNE (n°2) qui, en cette fin d’année 2011, vient vous signaler quelques recueils de poèmes récents méritant à nos yeux une lecture attentive.

 

Hervé Brunaux : Leçons de choses

Dernier Télégramme

Hervé Brunaux dont LE NOUVEL ATHANOR avait recueilli  les premières alchimies tient toutes ses promesses et nous en sommes joyeux ! Étonnant texte que celui-ci, avec son refrain telle une obsession : « une semaine comme une autre est une autre semaine ». Avec un air détaché de tout, le poète évoque ici la douceur du monde dans son humble diversité naturelle et nous incite à aimer l’oignon, l’asperge, l’abeille, le melon, la pomme de terre, le chou-fleur, la fraise, un nuage, une sieste, le disparate qui nous entoure…  Aucun lyrisme, aucun message « écolo-bobo » derrière ces mots justes, moins de parti-pris d’hermétisme en guise de slogans, aucun slogan d’ailleurs, simplement l’énumération poétique du spectacle du monde. Mais le miracle opère ici : Hervé Brunaux est un authentique poète, original, pas comme les autres, justement !

 

Patrice Bouret : Calendrier improbable

Éditions de l’Atlantique

Oui, voilà bien de la prose poétique de valeur !  La personnalité de Patrice Bouret s’impose ici. Une originalité rare et une façon désenchantée et mystique de tenter de piétiner les incertitudes renouvelées. Un exemple : « C’est toujours la saisons qu’il faut pas. / On veut du soleil, on a la pluie. / On veut de l’ombre, on brûle ». Un autre exemple : « Une salle d’attente dans les couloirs interminables de la vie ordinaire… ».

Dans l’existence en général, je ne sais pas trop si « la fin est déjà le début », mais je salue avec amitié et respect cette poésie qui voudrait que jamais ne s’éteigne la nuit « dans un bavardage tremblant ».

 

Fouad El-Etr : Irascible silence 

Frontispice de Paolo Vallorz (La Délirante)

Publié avec le « concours du Centre national du livre », selon la formule ad hoc, il nous plait de saluer avec respect et admiration  ce beau recueil qui marque le retour en poésie de Fouad El-Etr , le créateur de l’immortelle revue LA DÉLIRANTE.

Noble, majestueuse parfois, infiniment musicale et mystérieuse, cette inspiration poétique, sous la seule emprise de l’amour, réveille la beauté « sur les mûriers du temps »…

« Sommes-nous morts ou vivants

Est-ce moi qui rêve est-ce vous

Me réveillant d’un de vos rêves

Ou d’un des miens vous relevant ? ».

Si le silence écoute, quand se taisent les cigales (sic), ce lyrisme demeure une mélodie réussie ainsi qu’une entaille commune du côté du cœur.

 

Olivier Peyrebrune : Un barbare en peinture

Éditions Librairie-Galerie Racine

183 pages de poèmes insolites commentant du bout d’une fine sensibilité, « au travers des émotions des autres », des tableaux de maîtres, paysages pour la plupart célèbres, qui nous emportent d’agréables récréations en doux libertinages.  Mais le poète Olivier Peyrebrune, décidément inclassable, ne se contente point ici de commentaires inspirés, il fait revivre chaque tableau, lui rend à chaque fois son pouls battant et ses confidences de couleurs, enfermant amoureusement dans chacun de ses mots choisis la nature sauvage de son mystère d’être. Ce mariage de l’Art pictural et de la poésie émotive est une exceptionnelle  réussite. L’étonnement est toujours au rendez-vous, les thèmes des peintres et des poètes se rejoignent en des noces insolites sous le rayonnement solaire d’amours impossibles.

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 1 PDF Imprimer Envoyer


Recevant environ cinquante recueils édités par trimestre, je prends donc le parti de les lire tous, pour le plaisir, et d’écrire en toute liberté ce que j’en pense, simplement au nom de plus de trente ans de critique littéraire assidue et d’amour de la poésie en général !


Cette « nouvelle  lanterne », qui cherche dans la nuit la lumière juste, se souvenant notamment d’Henri Rochefort, est la mienne. Je la souhaite personnelle et libre (libertaire ?) mais non pas volage comme la mode. Elle cherche à trouver un chemin qui ne souffre ni d’hypertrophie du moi ni de modestie poltronne. Aucune considération  d’argent ne peut l’empêcher d’éclairer d’ores et déjà, en toute indépendance et  comme bon lui semble, ceux et celles qui veulent ne serait-ce qu’un peu de joie ici et maintenant. Je commence par des informations poétiques et des notes de lecture concernant des recueils reçus récemment. Plus tard, j’élargirai mon propos qui pourra même être politique et social.


En domaine de poésie, j’ai 1 000 ans au moins ! A force de subir à mon cœur défendant  un gluant  snobisme parisien, de me heurter à la myopie intellectuelle  qu’engendre toute forme de jalousie, j’ai décidé de reprendre mon indépendance, celle de mes vingt ans, et de m’exprimer haut et clair.


C’est bien cela : je souhaite dire à haute voix mes enthousiasmes et mes écœurements, et même d’écrire en toutes lettres, ce que beaucoup pensent tout bas et n’osent communiquer à autrui de peur de n’être point « autorisés » à le faire ! Par qui grand Dieu ?


Avec « La Nouvelle Lanterne », je me donne une plate-forme brûlante de polémiste insolent.  Je suis fermement décidé à ne ménager  ni les « grands »  éditeurs installés sur le socle de conformismes universitaires souvent poussiéreux,  ni les épiciers de la mauvais poésie d’autrui qui, sous prétexte de « résistance » aux institutions installées font leur beurre avec des comptes d’auteur sans intérêt…


Je ne  suis ni le diable ni le bon dieu. Le progressisme béat m’ennuie autant que le fascisme larvé de mes ancêtres ! Comme l’écrivait  Alfred (de Musset bien sûr !), mon verre semble petit mais je bois avec plaisir dans mon verre. Et si, d’aventure, nous pouvons boire ensemble à la santé des mêmes auteurs, des mêmes émerveillements, des mêmes saines colères, tant mieux ! Je ne demande pas la lune. Je la décroche avec une jouissance non dissimulée. Je ne prétends pas être même un éclat du soleil.  Je ne rêve que de m’y réchauffer de temps à autre, d’une lecture  à une autre.


Cette première livraison vous présente un panel de notules critiques destinées à donner envie de lire quelques ouvrages de poèmes parus depuis janvier 2011 pour la plupart. Ainsi, ma lanterne  n’est pas une Année poétique de plus comme le furent les quatre ouvrages auxquels je participais (2005, 2007, 2008, 2009) chez Seghers,  grâce au directeur éditorial de l’époque (Bruno Doucey) et en collaboration avec Patrice Delbourg, les 4 fois, et  Florence Trocmé et Pierre Maubé selon les millésimes…


Voilà donc une lanterne annuelle, un coup de projecteur personnel. J’en revendique l’élan, la sincérité, la sévérité,  l’initiative. En domaine de poésie, j’ai toujours avoué souffrir du syndrome de Zorro.


Heureusement, nous vivons dans un pays où il n’est pas encore obligatoire  de brosser les chaussures des patriarches Yves Bonnefoy ou Bernard Noël pour avoir le droit de crier, de se rebeller, de bousculer la léthargie ambiante. On peut même aimer un poète n’habitant pas Paris ou sa banlieue. On peut signaler le talent d’un créateur  natif de la  Bourgogne ou du Limousin, et pas nécessairement de Haïti, de l’Outre-mer ou de je ne sais quelles îles lointaines  en nostalgie de Senghor, de Césaire ou de Glissant. Glissez mortels, n’appuyez pas !


Il ne s’agit pas pour moi de faire exister un groupe d’intérêt mais de faire des petits signes amicaux et fraternels, de respirer des bouffées d’air et de liberté. Et si, d’aventure, vous aimez mon initiative, si vous souhaitez partager un peu mon virus de l’Éclaircie, n’hésitez pas à me faire signe (le « courrier des amis » est ouvert dans ce but !), à  élargir la table ronde.

 


LES POÈMES


A PROPOS DE LA POÉSIE D’ÉLIE-CHARLES FLAMAND

La Lucarne Ovale, 21, La Plaine du Jarrier, 77720, Saint-Ouen-en-Brie

Constitué de comptes-rendus, de lettres manuscrites, de dédicaces, ce recueil rend hommage, et c’est justice, à l’un des derniers « grands » poètes post surréalistes de ce début de siècle : Élie-Charles Flamand . J’y trouve des signatures d’amis morts comme Armand Olivennes, Pierre Emmanuel, Edmond Humeau, Jacques Simonomis, Jacques Arnold. J’aime aussi y rencontrer Jean Chatard, Alain Mercier, Marc Kober, sans oublier les ombres énigmatiques d’Eugène Canseliet, de Pascal Pia ou même d’André Breton ! Flamand est un passeur de mots habités entre l’alchimie et la poésie. Il caresse sans cesse l’immuable.

 

Bernard Perroy, Une gorgée d’azur

Al Manar

Bien présenté par son éditeur (merci au CNL !) ce beau livre de Bernard Perroy confirme l’intérêt de la double vocation de ce frère catholique consacré qui est aussi poète, parallèlement, d’une étrange façon. Entre l’azur et l’obscur de la terre, le croyant, fil après fil, dénoue avec bonheur et patience, ce quelque chose qui habite et incendie nos cœurs et l’apaise ensuite d’une douceur obstinée.

 

Patrick Lepetit, Déclaration d’incandescence

Rafael de Surtis

Il cherche « la transparence dans la profondeur », Patrick Lepetit,   comme pour « rendre à l’eau sa dignité ». Historien du mouvement surréaliste, ami de Paul Sanda, cet historien du surréalisme (il prépare 500 pages sur le sujet !) a le sens de la musique rituelle qui change « l’or en plomb ». Nous partageons sans peine ses fêtes nocturnes et sa fraternité aux sept roses.

 

Jean-François Migaud, Couvrailles

Edicions Dau Chamin de Sent Jaume

En Poitou, nous dit-on, on nomme « Couvrailles » le temps des labours et des semailles d’automne. Le titre caractérise bien ce chant qui célèbre la maison du coucou, les pigeons cossus, « le goût poivré du gingembre », le tilleul, la tourterelle, la beauté de la nature environnante quand des « oiseaux affairés » ont « le monde au bout du bec ». J’aime ces résonances subtiles qui murmurent « les confidences de la pluie ». À découvrir.

 

Gérard Bocholier, Abîmes cachés

L’Arrière-Pays

Toujours de bon aloi et d’une écriture sûre, professorale, précise et, hélas, assez fastidieuse au bout du compte, je me demande à quoi sert d’aspirer ainsi « les souffles, les lueurs, les senteurs » même si je n’ignore pas qu’obscurément « un cercle de feuillages peut renfermer tout un monde » !  Mais ce type de coulée de regard et de paysage me font parfois bâiller comme une lumière trop douce qui ne se révolte jamais.

 

Sylvie Le Scouarnec, L’Ombre des heures

Editions de l’Atlantique

En dépit du talent reconnu de son préfacier Pierre Dhainaut qui évoque un accord musical et un « fil vacillant »  sur lequel la poète quête son chemin, tout cela n’apporte rien de bien neuf « pour apaiser la brûlure », « lovée dans la peur du silence » (sic). Du mauvais Char ?

 

Laurence Bouvet, Unité 14

L’Harmattan

L’étrangeté de Laurence Bouvet nous apparaît ici originale, émouvante, surtout quand elle cherche à comprendre ce qui sépare désir et délire, normalité et folie, un peu cérébrale parfois, douloureuse le plus souvent, brûlante comme « des confessions dissoutes à la chaux ». Ce chant de Laurence Bouvet destiné à Camille Claudel dit juste le bruit de tout ce qui meurt sous les assauts de l’amour trahi.

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours

Le temps qu’il fait

« Sur le bout de trottoir / on joue à la marelle / Marie a les yeux noirs / d’avoir connu l’enfer » et Jean-Claude Pirotte est un beau et subtil poète ! Il explore les lieux de la finesse du cœur « comme si l’innocence / était le seul péché / le péché d’être né / juif ou noir chez les hommes / est un péché mortel »… Pas un seul de ces poèmes n’est inutile. C’est là que réside la surprise pour ne pas dire un certain miracle. « Lumineux  étrangement » ce poète-là.

 

Bruno Doucey, La neuvaine d’amour

Éditions de L’Amandier/ Écrits des Forges

« La nuit n’est plus la nuit lorsque tu es absente », ou encore « Le chemin de tes bras /Entoure mon récif »… Boof… N’est pas Éluard qui veut et le mirliton n’est pas loin. Bruno écrit trop depuis qu’il est éditeur, prometteur d’ailleurs. Mais il préface à n’en plus finir et ce besoin absolu d’être reconnu semble enfantin.

 

Jacques Rancourt, Veilleur sans sommeil - choix de poèmes 1974-2008

Éditions du Noroît / Le temps des cerises

Cet itinéraire de Jacques Rancourt est celui d’un poète authentique, patient, rigoureux, accessible et foncièrement fraternel. Oui, Henri Meschonnic avait raison de résumer ce talent-là ainsi : « il a le sens de l’instant, le sens du contact, le sens de la vie ». Le sens du fantastique au quotidien, en effet. À lire et faire lire.

 

Jean-Pierre Boulic, Patiente variation

La Part commune

J’aime ce veilleur attentif qui écoute prier les oiseaux, qui a le sens sacré des secrets inépuisables, qui, d’un clignement de mots perçoit l’appel de la neige. Un héritier de Charles Le Quintrec, avec, dixit Jean-Pierre Lemaire, le préfacier, une foi religieuse pudique comme son identité bretonne.

 

Jacques Tornay, Parcours en ligne

Éditions Monographic

Là aussi, c’est un parcours qui mérite que le lecteur s’y arrête longuement. Le poète « avance en douce » des vérités essentielles, « des gouttes de soleil aux mains », il traque les énigmes majeures des étoiles et chaque parole lui sert de sésame. Peut-être est-il, parmi les vivants,  un des poètes Suisses, avec Philippe Jaccottet, les plus doués du Kaïros. Le reconnaître coule de source.

 

Marie-Ange Sebasti, Presque une île

Colonna éditions

Ancienne animatrice de la revue mystique Laudes, elle poursuit un tracé « en résidence surveillée » avec une finesse rare. Comment ne pas aimer : « Si je tourne le dos / à la mer / qui pourra se fier / à mes passerelles ? ».

 

Jean Azarel, Alain Jégout, Lucien Suel, Papy Beat Generation

Éditions Hors sujet

Une réussite, ce trio très « rock and Cie », comme aurait dit ma grand-mère ! L’anticonformisme, enfin, n’est pas seulement une performance ou une attitude conformiste ! Le romantisme décalé et « Draculien » d’Azarel ne contredit nullement les voisinages fiers de Ginsberg et de Burroughs quand Lucien Suel fait son cinéma « caviardeur » et qu’Alain Jégou se prend pour un académicien encore couillu  de la New Beat Generation nostalgique.

 

Eurydyce El-Etr, Je tousse de la lumière et La fiancée du verbe être

La Délirante

Il faut absolument lire ces deux recueils pour prendre une leçon de modestie poétique à jamais utile ! Fouad El-Etr a noté certaines phrases spontanément dites par sa fille de 18 mois à 5 ans, puis, dans un second recueil, écrites entre 5 et 8 ans ! C’est de la poésie pure, propre, venue d’ailleurs, riche de ravissements. Les intellos de l’hermétisme prétentieux  s’abstenir !

 

Yves Gasc, Soleil de minuit

Librairie-Galerie Racine

Un poète grave, exigeant, rare et ayant un sens aiguisé de la musique essentielle du cœur. Exemple : « Si je t’aime / pourrai-je supporter ma mort ? » .

 

Michel Cazenave, Éclats de la lumière

Éditions des crépuscules

D’abord édité chez Arma Artis en 2007, cette réédition vaut le détour pour approfondir l’itinéraire d’individuation poétique de Michel Cazenave en toute liberté et sans à priori idéologique.  Cazenave explique ici son amour du baroque, sa « certitude que, par la voix et sous la plume de certains, c’est quelque chose de l’Autre qui cherche à s’exprimer », et nous semble plus « jungien » que jamais pour notre plaisir. Certes, il y a l’étendue d’une culture exceptionnelle, la fascination de la femme comme  voie d’accès au spirituel, cette sorte d’orgasme de l’écrit qui s’empare avec précision et folie du poète. Mais il y a surtout l’évidence d’une initiation permanente assumée.

 

Michel Duan, Tout est dit

Éditinter

Sans doute un frère en poésie ? Il sait en effet qu’ « un regard peut tout embraser « , qu’ « il y a plusieurs façons de marcher », et il avoue même : « Je ne suis / pas visible /à l’œil nu ». De surcroît, Michel Dunand anime avec pertinence et ardeur, depuis 1984, une revue intitulée « Coup de Soleil » !

 

Gérard Bayo, Chemins vers la terre

Le Taillis Pré

Authentique aussi  ce poète. Un mystique du resserrement des mots pour mieux suggérer l’interrogation primordiale : « Comment peut-elle encore / la mort, avoir affaire avec la vie ? ». C’est toujours inattendu, visé juste, comme un exercice de tir à l’arc traduit par la magie des mots. « Les marges blanches sont l’abîme ».

 

Martine Biard, Les sentinelles du désir

Éditions Grau-Mot

Beaucoup de ferveur puisque « Chacun / a dans son cœur / un cercle de lumière / et sa part de sable / à l’ombre des enfants / qui nous rejoignent en baisers doux. ».  Le témoignage qui préface ce huitième recueil de poèmes de l’auteur ne peut que toucher.  Cette part du feu ne peut laisser de marbre.  Que dire à ceux qui souffrent ?

 

Jean Chatard, Dites-moi à quelle heure…

Éditions Airelles

« Dites-moi à quelle heure je dois être embarqué à bord… » est la dernière phrase d’une lettre au Directeur des Messageries Maritimes dictée par Arthur Rimbaud à sa sœur, le 9 novembre 1891, la veille de sa mort. Jean Chatard en fait son titre et cela lui va bien. Il y a dans sa poésie de marin inspiré un  rythme large pour incendier les vagues, l’espérance constante d’éclairer l’utile profondeur, une belle façon d’être chez lui dans ses poèmes. « Un peu de vent entre les mains » ?

 

Jeanine Baude, Juste une pierre noire

Éditions Bruno Doucey

C’est peut-être LE recueil de Jeanine Baude !  je ne sais pas s’il faut vraiment « donner l’ordre à tous les navires qui ont pris la mer de jeter l’ancre », mais j’ai été sensible à cette femme qui « écrit au revers des courants » et qui dit le Dit de la mort quand le Golgotha attend avec des mots justes et violents, sans peur. La cadence est trouvée, sur l’arche des mots, saluons en fait « le parcours acéré de l’écrit ».

 

Denis Emorine, Vaciller la vie

Éditions du Cygne

« Comme l’araignée tisse sa toile / obstinément », Denis Emorine visite les strates de son existence énigmatique toujours entaillé par la douleur. Les hésitations de l’âme slave sont toujours présentes, le désir de prendre le large est freiné par la peur de perdre pied,  il dit avoir souvent les yeux braqués vers l’Est, mais je me demande, au bout de son horizon de mots, si une certaine identité toujours fuyante n’est pas le secret véritable de Denis Emorine. Sa poésie n’est pas un subterfuge, elle me semble plutôt un ciment de mémoire contre l’éclatement.

 

Dominique Sorrente, Pays sous les continents

Éditions M.L.D

Voilà un splendide livre qui nous propose  l’itinéraire poétique (1978-2008) du poète Dominique Sorrente. La magie opère de bout en bout, le pèlerin pagaie en pleine lumière, en plein vent, « comme une promesse faisant retour ». Il n’y a pas à se faire un sang d’encre, ni à « réfuter le marché de la lisibilité jouée d’avance », la vocation de Sorrente est accomplie : il vivra par beau temps ou gros temps, il connaît l’ébriété de l’eau.

 

Gisèle Sans, Personne ne dira le dernier mot

Éditions de l’Atlantique

Le poète réussit à force de maîtrise à « suivre la voie du silence », elle cerne le Sacré qui se dissimule derrière le réel trop simple, elle traque le secret de l’énergie créatrice et nous offre « un jardin de fleurs / qui s’invite à l’intérieur ». L’authentique poésie n’est-elle pas, après tout, nous murmurer ainsi « des éclats oubliés de lune » ?

 

Max Alhau, Hélène Baumel - Du bleu dans la mémoire

Voix d’encre

Le poète, depuis déjà plusieurs années (une vingtaine de recueils), cherche à savoir si l’instant et l’éternité peuvent se fondre dans une même durée devenue sacrée…  Tout, avec lui, est pèlerinage : « On avance, on regarde, / même si tout a été oublié, / on se souvient encore. ». Et les encres d’Hélène Baumel illustrent bien ces tâtonnements dans la nuit, ses ombres exilées et ces aubes incertaines. Oui, chaque poème de Max Alhau « donne refuge / aux oiseaux apeurés ». Ce souffle en apparence un peu bref en dit long « comme si tout restait encore à inventer ». C’est là son charme et sa gravité existentielle.

 

Salah Al Hamdani, Le Balayeur du désert

Éditions Bruno Doucey

Les poèmes traduits de l’arabe par l’auteur et Isabelle Lagny sont les plus émouvants selon nous. Ils atteignent parfois les plus beaux cris des plus grands poètes de l’exil et de la blessure impossible à cicatriser. Salah Al Hamdani ne triche jamais avec lui-même, il sait faire « sauter les portes des assassins au milieu de la nuit ». En français, ses textes sont plus didactiques, plus craintifs, pourrait-on dire. Pourtant, ce regard fier « d’un mendiant venu de nulle part » sait encore faire pleuvoir des promesses. Le balayeur du désert traverse les aubes à genoux.

 

Christophe Dauphin, Totems aux yeux de rasoir - poèmes 2001-2008

Librairie-Galerie Racine

Nous préférons évoquer ce volume copieux du poète C. Dauphin constitué de 8 recueils successifs dont deux inédits, que le pavé courageux, mais un peu échevelé, de l’érudit C. Dauphin (Riverains des falaises, Éditions Clarisse).  Une chose est sûre : même s’il n’en finit pas de publier, Dauphin a du talent et le regretté Sarane Alexandrian avait sans doute raison d’évoquer à son sujet Henri Pichette qui déclarait : « J’écris avec des mots qui boxent ». Souvent novateur, Dauphin est un ami dont j’apprécie le combat permanent pour la promotion poétique dans un début de siècle guerrier et politiquement égaré. Mais trop d’abondance n’impose pas toujours.

 

LES ESSAIS


Christophe Dauphin,  Ilarie Voronca le poète intégral

Rafael de Surtis/ Éditinter

Ce volume vaut avant tout  par les textes et poèmes choisis d’Ilarie Voronca (1924-1946) qui confirment un grand poète capable de s’exclamer : « Rien n’obscurcira la beauté de ce monde ». L’essai de présentation d’ensemble par Christophe Dauphin est complet (photographies à l’appui) et ne manque ni d’enthousiasme ni de fougue. Toutefois, on peut regretter une façon un peu lourde de ne jamais passer à la ligne pour éclairer la prose et le portrait quelque peu ostentatoire de Dauphin lui-même sur la tombe même restaurée de Voronca…

 

Maurice Cury, L’Uniformité culturelle

Le Temps des Cerises

Sans nécessairement partager tous les points de vue de Maurice Cury sur l’économie de marché et ses dérives,  nous ne pouvons que l’approuver quand il affirme : « Si la culture ne contraint pas le marché, c’est le marché qui contraint la culture ». Quoi qu’il en soit, Cury, en poète lucide et militant – il fut secrétaire national de l’Union des écrivains et président du Conseil permanent des écrivains et président du Syndicat national des auteurs et compositeurs dont il est président d’honneur -, demeure d’une franchise salvatrice et vitriolée quand il défend la langue française et montre en quoi les marchands imposent trop souvent « des œuvres par l’argent plutôt que par le talent ».

 

LES REVUES


Dans notre prochain numéro, nous dresserons un panorama critique des revues de poésie  et autres cahiers littéraires… Signalons, parmi les publications à recommander d’ores et déjà : Les hommes sans epaules n°29/30, numéro spécial consacré à Henri Rhode, « l’émotivisme à la bouche d’orties », Inuits dans la jungle n°3 qui présente 23 poètes mexicains contemporains et tente de dresser la situation de la poésie française contemporaine par un dialogue entre Gabrielle Althen et Jacques Darras, sans oublier bien entendu Midi, toujours passionné, libre et précieux, et  Les Cahiers du Sens n°21 qui s’intitulent cette année « L’Athanor des poètes »  et constituent une anthologie (1991-2011) des poètes édités par nous dans la revue ou sous le sigle du Nouvel Athanor ! 122 poètes à émerveiller…

 

LES ROMANS


Jeanne Champion, Le prince de la Mélancolie

Pierre-Guillaume de Roux

Magnifique roman que celui-ci ! Jeanne Champion, en romancière alerte, au style si vivant et inimitable, redonne vie au prisonnier des Anglais, Charles d’Orléans, au lendemain de la défaite d’Azincourt. Il fallait oser et la réussite est réelle. Cela se lit d’une traite, sans un espace d’ennui, il y a même dans cette prose sûre des passages de pure poésie (« Le souvenir m’enlace à la manière d’un serpent. Il a la couleur du sang. Je le vois. Je le sens. Il monte jusqu’à ma face, fend l’os du crâne, s’installe sous mes yeux qui s’enfoncent dans les orbites creusées par l’effroi. Je tremble. J’ai froid ») et Jeanne Champion parvient à nous faire comprendre comment Charles d’Orléans a pu traverser le désert de la captivité « grâce à la poésie qui le maintient en vie durant vingt-cinq ans ». Sans hésiter, nous conseillons pour cet été ce roman à tous nos amis.

 
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