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Nouvelle Lanterne - numéro 7 PDF Imprimer Envoyer


Gérard Bocholier, Belles saisons obscures
 

Arfuyen, 2012

10 €

« Quelque chose de nous /Le plus frêle sans doute / est resté sous tes cendres /Ô vigne qui n'as plus /Sarments chenus ni feuilles »... On retrouve avec plaisir le sérieux poétique de Gérard Bocholier et sa musique très particulière. Edité notamment par Guy Chambelland, Rougerie, Ad Solem, cet authentique poète qui obtint un grand nombre de prix (Paul Valéry, Voronca, Louise Labé) n'oublie jamais Pierre Reverdy, garde le sens du Mystère de toute transcendance et son écriture resserrée avoue « des étoiles sur le cœur ». Il y a aussi quelque chose de René Char dans cet univers sacré, de Philippe Jaccottet même. Prolixe, Gérard Bocholier l'est sans doute, mais ses textes sont des « grappes mûres » qui donnent envie d'être dévorées. Pourquoi alors s'en priver ?

 

Anna de Sandre, Un régal d'herbes mouillées

Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2012

12 €

Originale, Anna de Sandre ! Je ne sais pas si elle parvient à « emmerder les saules pleureurs » (sic) , mais j'apprécie ses textes qui disent tout à la fois les misères sexuelles et les grandes solitudes de notre société d'aujourd'hui. Quand on lit : « Les poings serrés sur une serpillière espagnole tu nettoieras la saleté des jours », on comprend vite qu'Anna de Sandre qui n'a pas peur de l'argot (kiffer, crever, bordel et j'en passe !) parvient à exprimer un univers à la Piaf grâce à un art poétique qui, en effet, est voisin de celui d'une Valérie Rouzeau.

L'indignation est naturelle pour un poète, mais trouver les mots pour le dire est rare. Raison de plus pour saluer l'exploit, surtout quand son auteur anime, au surplus, un blog dynamique (« Biffures chroniques ») qui est une belle auberge ouverte à l'imaginaire.

 

Nathalie Picard, Les chemins de transhumance

Les éditions du Tripadour, 2012

12 €

Oui, je persiste et je signe : Nathalie Picard continue à grandir en domaine de poésie et je la tiens pour une voix authentique et des plus émouvantes de ce début de siècle. Ces mots ont de la force, surtout quand ils interrogent la blessure ontologique du chant de vivre. Quand Nathalie part « à la recherche du gnome endormi que je portais en moi », elle s'engage sur une route de signes fait de croisements, de tissages, « où se filtre l'impensable ». Elle ne triche pas. Son imagination ne renonce jamais. Comme l'affirme Reza Hiwa dans sa préface, il y a bien du grand vent rebelle et lyrique dans sa poésie d'élan mystique.

 

Jean-Luc Sigaux, Et la louange d'un grand soleil

Librairie Galerie-Racine, 2012

15 €

Il s'agit d'une anthologie des poèmes de Jean-Luc Sigaux couvrant la période 1983-2012. On y découvre l'œuvre d'un poète qui ne ressemble à personne de sa génération (il est né en 1951) et qui mérite sans conteste notre étonnement tant son versant visionnaire et halluciné intrigue, séduit, pose questions métaphysiques sans nombre. On y suit l'évolution de l'auteur, de textes hallucinés et presque alchimiques aux perceptions subtiles de l'arrivée de l'Absolu dans une vie torturée, le cheminement devient un tracé attachant et bien inscrit dans la destinée humaine.

 

Brigitte Giraud, Seulement la vie, tu sais

Éditions Rafael de Surtis, 2012

15 €

Brigitte Giraud l'avoue dès la page 8 de son recueil : « Je ne sais pas où saisir le silence ». Face aux murs de la vie recluse, devant la peur des couloirs et les ponts suspendus à des fils d'acier, « retenu à la terre par presque rien, l'auteure espère que le tout est relié à tout, mais « les émotions ricochent sur le ciment » et le vertige guette quand il s'agit de choisir dans l'immensité des carrefours...

« Nos corps sont défaits.

On ne sait pas la frontière

Du flux du reflux.

On ne la voit pas.

On se tient dedans.

On se tient . »

Pour Brigitte Giraud, tout se joue à fleur de peau. Dans la ville, « La ligne droite est une illusion de l'œil ».On se demande à quoi sert l'amour. « Un train contre un tram sur l'échangeur des sentiments ». Et dans ces entrelacs de fils, il faudra garder espérance. C'est-à-dire « croire au combat obstiné du soleil sur la langue, la mort, mille et une fois, battue à pique. ». Brigitte Giraud ? Une voix tragique qui voudrait « soulever la peau du monde » et y parvient parfois.

 

Claire Dumay, Les étreintes bloquantes

Atelier de l'agneau, 2012

15 €

Avec une finesse d'écriture et un sens du sarcasme dirigé souvent contre elle-même, Claire Dumay observe ce que l'on croit être les petits détails de la vie quotidienne. Quand elle se mouche, dans un mouchoir en tissu de préférence, quand elle choisit la taille exacte de son soutien-gorge, quand elle mâche un chewing-gum incognito, quand elle regarde son conjoint faire la vaisselle, quand elle fait l'expérience d'un simple rhume, tout est prétexte à philosopher pour Claire Dumay. En fait, au croisement d'une phrase, elle avoue être lasse de son corps, lasse aussi de ce « combat permanent » contre elle-même. Voilà une femme minutieuse et subtile qui fait de ses phobies intimes des vagabondages poétiques très personnels. Elle traque les vérités qui décapent.

 

Gisèle Sans, Embrasement(s)

Éditions de l'Atlantique, 2012

15 €

Dans un langage dense, Gisèle Sans poursuit un itinéraire sympathique qui s'avère direct, frôlant en apparence le style parlé mais toujours absolument maîtrisé. La voix semble prosaïque, mais le message demeure fraternel. « Dans les fracas du monde / néanmoins / espérer ». Ou encore : « Les grandes œuvres / ne sont pas celles que l'on possède / mais celles qui vous possèdent ». Gisèle Sans rejoint les « voix de cristal », ou de faïence, à l'extrême limite de la fêlure à force de vouloir chasser toute enluminure. Je regrette beaucoup, quant à moi, la disparition des Éditions de l'Atlantique qui venait donc d'accueillir Gisèle Sans... Avec les Éditions MLD, qui ont renoncé récemment, elles aussi, à poursuivre l'aventure éditoriale, l'année 2013 débute appauvrie, et c'est fort dommage.

 

Juliette Schweisguth dite Clochelune, Mon ombre épaisse et lente

Illustrations de Joëlle Ginoux-Duvivier

Pippa éditions, 2012

12 €

Dans la collection « Kolam » qui fait notamment connaître des haïkus venus du monde entier, ce petit recueil des éditions Pippa est un « cosmos de poche » réussi. Chaque pépite est intelligente, fine et miroite quand « l'herbe bruisse / le jardin devient chat, / oiseau, océan »... Poésie pour enfants ? Poésie pour prôner l'enfance à ne jamais perdre en route ? « Jolie coccinelle /posée sur mon doigts / prête-moi tes ailes » !

J'adhère à ce genre de poésie sans hésiter. Parce que « dans mon cahier / deux pétales d'orchidée / sèment leurs secrets ». Certes, cette inspiration ne prétend ni à révolutionner la société, ni à défendre telle ou telle idéologie politique. Pourtant, c'est AUSSI de la poésie pleine d'une Sagesse contagieuse.

 

Alain Suied, Sur le seuil invisible

Arfuyen, 2013

avec le soutien du CNL

12 €

Préfacé par Gérard Pfister avec affection et lucidité, ce recueil posthume d'Alain Suied met en valeur un destin poétique cruel et exceptionnel, à la fois habité par l'ambition et le détachement entremêlés, paradoxal pour le moins. Pour Suied, « la Poésie n'est plus un jeu de mots », « la Poésie chemine vers la vérité. Au fond de ton cœur ». Nous reparlerons de ce retour d'un grand poète disparu dans les prochains CAHIERS DU SENS... Tout cela vit et chante par delà la mort, en effet.

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 6 PDF Imprimer Envoyer


Continuant à recevoir un grand nombre de recueils de poèmes en Service de Presse, je tiens à remercier ici ceux et celles qui me font l'honneur et le plaisir de me les adresser... Je m'efforce de signaler les auteur(e)s qui retiennent mon attention et me semblent devoir être placés sous la lumière de ma lanterne... De plus, il me plait de rappeler à mes amis lecteurs que je tiens une chronique régulière sur le site LA CAUSE LITTÉRAIRE et une autre, intitulée « NOUVELLES NOUVELLES DE POÉSIE » sur le site RECOURS AUX POÈME de Gwen Garnier-Duguy et Matthieu Baumier. A vos « moteurs » de recherche !

 

Ilia Galan, Un autre jour se lève

L'Harmattan

Cette édition bilingue, de l'espagnol au français (la traductrice signe Jeanne-Marie) du troisième recueil d'Ilia Galan confirme un poète aux préoccupations métaphysiques, un quêteur de sens qui joue les équilibristes sur le Pont de l'épée... L'auteur est né en 1966 à Burgos, en Espagne, il est notamment fondateur et directeur de la revue de philosophie Aula Cero, universitaire de haut vol, il touche par sa façon de concentrer ses poèmes pour leur donner une force exceptionnelle comme dans Souvenir :

« Une plume

est tombée

mais là-haut

gît un aigle ».

La vérité d'Ilia Galan jaillit « claire, coupante et pleine », et ses passions, « levées comme des lances » transpercent la lune ! Son art poétique est fait de symboles aux couleurs fortes qui nous entraînent au cauchemar. Il y a, en effet, du Prométhée en lui.

 

David Gaussen, Rassemblement

Le Cardinal Sarl

Vivace est cette poésie ! Auto-édité, ce recueil vaut ses 7 € et bien davantage et prouve, poèmes à l'appui, que David Gaussen semble capable « d'écrire un long poème sur la mer / rien qu'en regardant la mer » et j'aime particulièrement l'instantané de sa prose et cette manière désabusée de noter « James Bond ne sait pas que je l'appelle James Bond, mais lui, je sais qu'il m'appelle John Lennon ». Au fond, ce « rassemblement de texte » ne manque jamais de charme inattendu , le charme insolite de la ville, quand un chauffeur de taxi « raconte de vieilles histoires du temps des tsars » et que le voyageur de hasard va « prendre le souterrain / et changer de vie et d'habits/ à Saint-Lazare / et après le dernier wagon / partir au hasard ». En zigzag, David Gaussen m'a touché. Son anthologie personnelle est une réussite.

 

Gilles de Obaldia, La langue des oiseaux

Maison de poésie

Avec une finesse qui ne déçoit jamais, Gilles de Obaldia demande : « Les pierres sont-elles des oiseaux tombés dans l'oubli ? » (p 33). Ce deuxième recueil est au niveau (élevé) de son premier. Légèreté, adresse, fantaisie, don de l'images, accomplissement de la musique, font chaud au cœur. Tout cela est d'une écriture impeccable. Trop peut-être ? « C'est un petit bonheur /constellé de fraises des bois ». Une simplicité faisant venir à l'esprit des richesses naturelles qui incitent à émonder son arbre poétique. Parfois, j'aurais souhaité un supplément de colère et de rébellion « dans la gueule de l'infini » !

 

Michèle Finck, Balbuciendo

Arfuyen

« Quand l'oubli bercera-t-il la mémoire / De ses immenses mains de vent balafrées / de larmes ? L'amour, enterré vivant en moi, /Crie. »... Ou encore : « Tout au fond de la douleur il y a encore un fond / Plus profond où se jeter corps et crâne contre le roc. »... Toujours et encore la haute qualité des productions Arfuyen ! Et il y aussi ces instantanés de vie, tragiques, comme à voix tremblée, observés, par exemple, à l'hôpital. Mademoiselle Albatroce est ainsi une photographie prise dans le pavillon un peu délabré de l'hôpital psychiatrique. En quelques mots, Michèle Finck résume le drame qui se joue, expose le cas, nous entraîne dans un crâne « tatoué d'étoiles filantes ».

« Écriture : tour, terre, terrier, trou.

À-pic du cri dans l'œil de la gorge.

Les mots titubent atterrés de mémoire.

Les souvenirs brûlent le vagin du visage.

Une étoile anonyme essuie les larmes.

Les onomatopées de l'os tournoient.

Poème : scansion du noir, balbuciendo. »

Voilà un ton, une écriture, un univers intérieur. C'est parfois un peu trop construit, organisé, composé, peaufiné. Mais la qualité est là, pour un premier recueil, c'est « un morceau de lave arraché / Au cri de quel Vésuve ? » (p. 68).

 

Jean-Pierre Farines, Le portail gris-bleu

Éditions de l'Atlantique

Dans sa préface, Gérard Bocholier évoque un royaume de sources, de plantes, de parfums et d'oiseaux. Il parle de pudeur, de chaleur, de fraternelle proximité. Je suis d'accord, et j'ajouterai peut-être légèreté et sens de la musique. Ainsi :

« Il pleut très doucement

une pluie d'automne

à peine grise

qui chantonne sur le toit

.........................................

La pluie s'est arrêtée Silence

Vous disiez Je m'en souviens

Les enfants sont si énervés Demain

Il y aura sûrement de la neige ».

Je savais que Farines avait été publié dans de nombreuses revues, et qu'il est le co-fondateur de la revue de poésie Arpa. Ses souvenirs sonnent nostalgiques. Ses « soleils d'enfance » ont la force du midi et du « printemps nouveau-né ». Il me paraît juste de le saluer comme un voisin qui nous laisse sur les lèvres « le sucre des figues » et de grandes vitres cassées « tournées vers la lumière ».

 

Murièle Modély, Penser maillée

Éditions du Cygne

Elle habite à Toulouse, elle est née dans l'île de la Réunion, et c'est l'ami Dominique Boudou qui m'a donné à lire son recueil paru dans une collection dirigée par un autre camarade : Denis Emorine ! Murièle Modély s'interroge : « Vais-je totalement fondre dans les terres qui m'ont un jour portée ? ». Le trait est précis, exotique, gravé par un cutter, « la phrase comme en suspens ». Les couleurs de la palette sont franches, « la main ridée / d'avoir fendu la mer » danse et ne tremble guère, pourtant. Mieux qu'originale, cette langue nous vient du bout du monde et maille tous les mots. « La forêt part en cendres / À la pointe des flots ». J'ai même ressenti un érotisme sucré en déchiffrant ces ondulations subtiles, ces volutes et ces spasmes. Une magie subtile s'impose au fil des mots, une sorte de délicatesse féminine pourtant violente.

 

Brigitte Maillard, La simple évidence de la beauté

Atlantica

Lyrisme de bon aloi « fleuri par l'ivresse des embruns » (p. 5). Chaque poème est décanté de ses scories, chaque image est à sa juste place pour dire les envies de vivre et de mourir. On entre dans cette poésie comme « on entre à la porte du désir », Brigitte Maillard écrit au stylet, elle guette l'aile de l'oiseau et c'est joie de la suivre au palais de ses mirages secrets. On voudrait en lire davantage, cependant. Afin que son visage soit davantage « à découvert ».


ESSAI


Lou Marin (écrits rassemblés par), Albert Camus et les libertaires (1948-1960)

Égrégores éditions

Le copyright de cet ouvrage remonte à 2008, certes. Mais il m'a passionné et mérite de repasser un instant sous les feux de ma « nouvelle lanterne » ! Oui, cet aspect d'Albert Camus, méconnu en effet du grand public, caractérise pourtant « l'homme révolté » qu'il fut jusqu'à son accident fatal. Camus refusait de s'incliner devant l'esprit partisan et resta toujours en bon terme, en connivence souvent, avec la presse anarchiste de son époque. Ce choix de textes, de lettres, d'articles, le prouve indéniablement. La place laissée vide par Camus est béante aujourd'hui encore. Camus ne ruminait pas des principes pour la galerie littéraire, il ne pontifiait guère, et, ainsi que l'écrivit Daniel Martinet, il était « toujours présent pour sauver un être humain condamné à mort ou aider un exilé ». En ces temps de normalité institutionnalisée, on aurait tant et tant besoin de sa voix !

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 5 PDF Imprimer Envoyer


Kévin Broda : Amour silencieux

Editura grinta, Cluj-Napoca

Ce premier recueil de Kévin Broda est mieux que prometteur ! Né en 1981, ce poète qui a été publié dans plusieurs revues en France (Les Cahiers du Sens n°22), en Belgique, en Pologne et en Roumanie, a un ton direct, d'une franchise bouleversante, une façon très singulière de crier : « Je suis heureux en compagnie / De la vie ». Il sait ranger sa calculatrice dans sa poche et passe son temps de vagabond à chercher « le livre d'amour / rangé dans son grenier » (sic). Sa simplicité d'expression ne tombe jamais dans la banalité, Sa clairvoyance désespérée est bien de son époque. Et il a des aveux qui blessent le cœur comme : « L'être que je suis aujourd'hui / C'est le regard des autres / Qui l'a construit ». A suivre en pesant ses mots...

 

Nathalie de Courson : Nathalie Sarraute, La Peau de maman

L'Harmattan

Cette jeune femme rencontrée par hasard dans le monastère ( !) du Lycée Henri IV à l'occasion du 6ème Salon des éditeurs indépendants du quartier latin, l'autre jour, m'a adressé un bel essai sur Nathalie Sarraute qui n'est habituellement pas ma tasse de thé en domaine de littérature. J'ai cependant aimé ces questionnements toujours fins et intelligents sur l'univers romanesque de Sarraute (de la texture de sa peau d'écriture, en effet), et particulièrement le paragraphe « Freud le repoussoir » qui explique bien aux béotiens de mon genre pourquoi Sarraute va jusqu'à dire dans un entretien : « Si Shakespeare avait connu l'œuvre de Freud, comment diable aurait-il écrit Hamlet ? » ...

Voilà qui m'a donné envie de relire Le Planétarium...

 

Maurice Couquiaud : À la recherche des pas perdus

L'Harmattan

Il serait injuste et absurde de couper les mots que l'ami Maurice a réussi à cultiver pour « dépolluer le temps » (sic). Je ne sais pas trop si le poète est encore « un organisme poétiquement modifié », mais je n'ignore pas tout ce que la poésie de ce temps doit à Couquiaud qui fut rédacteur en chef de la revue Phréatique durant dix-sept ans ! J'aime aussi ses interrogations métaphysiques essentielles sur les origines du monde et de la vie à travers les grands paradigmes de la physique quantique. Couquiaud sait rire, non pas de tout, « mais des fréquents croche-pieds / de l'invisible aux certitudes ». Il y a toujours de l'adolescent en lui, une façon de cueillir le merveilleux, d'enchanter les souvenirs, l'art de parsemer ses textes de sourires de bonté humaine non seulement utiles mais indispensables afin de survivre, par delà « la caresse ancestrale des mains vermoulues »...

 

Salah al Hamdani et Ronny Someck : Bagdad-Jérusalem, à la lisière de l'incendie 

Éditions Bruno Doucey

Je connaissais le grand talent du poète Salah Al Hamdani, ses aveux tragiques (« Oui, c'est exact. Si les blessures de l'enfance sont enterrées, elles ne cicatriseront jamais », p. 31), « les jours » de son enfance « aux portes arrachées », le drame de Bagdad tout entier inscrit au secret de son oeuvre, sa sourde révolte jamais apaisée contre l'injustice des Saddam de la planète, et pourtant, son opiniâtreté à chercher l'aube des apaisements impossibles ; mais j'ignorais le chant de son comparse Ronny Someck qui lui fait écho dans ce beau livre, par delà les frontières figées et cruelles opposant Bagdad et Jérusalem. Ronny Someck avoue : « Dans les rues bombardées on poussait ma voiture d'enfant » et Salah lui répond, en quelque sorte, en évoquant son pays et ses « taches de soleil sur des serviettes couleur de grenade ». La poésie peut-elle être ainsi un trait d'union quand tout semble hélas consommé des réconciliations interminables entre les générations et les cultures ? Comment transformer les cœurs ? Regardez l'arabe et l'hébreu (les deux écritures) et surtout ne pleurez pas. C'est peut-être la beauté qui les rassemble ? L'écriture comme « feu vert / du prochain carrefour » de la paix ?

 

Olivier Cousin : 77 poèmes et des poussières

Éditions La Part Commune

Ils ne sont pas si nombreux les rêveurs capables d'écrire tout bonnement : « je suis resté regarder tomber la neige » ! Raison de plus pour les signaler ici. A la lueur de notre « nouvelle lanterne »... Alors, en profitant de tout, « sans attendre d'avoir à commémorer », saluons ces poèmes habités de trouvailles, d'une sincérité cosmopolite rare, d'un certain humour vengeur (par exemple : « Encore une journée / où je vais être un homme nouveau »), « au chaud incongru d'une caverne », quand il s'agit (je vole l'image) de « connaître mon tour de taille / pour mesurer à quel point je doute » (p. 78).

 

REVUES

 

Inuits dans la jungle, numéros 1,2,3 et 4

Le Castor Astral

Exceptionnelles, aujourd'hui, semblent être les revues de poésie, trimestrielles ou non, tenant la route et suscitant l'intérêt des lecteurs... Celle-ci en fait indéniablement partie. Fondée avec savoir-faire et intuition par Jacques Darras, Jean-Yves Reuzeau et Jean Portante, présentée avec goût et hardiesse, cette publication propose notamment dans ses premières livraisons études et textes « de ou sur » Ferlinghetti, Allen Ginsberg, Tomas Tranströmer, le Nobel 2011, sans oublier 8 poètes chinois, 23 poètes mexicains, 13 poètes d'Allemagne !

Un seul petit reproche : les notes de lecture de recueils brillent par leur quasi absence... Dommage ! A nos yeux, tout au moins.

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 4 PDF Imprimer Envoyer


Elodia Turki : Mains d'Ombre

Collection Les Hommes sans épaules, LIBRAIRIE-GALERIE RACINE, 23 rue Racine 75006, Paris, 15 €

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

 

Dominique Sorrente : C'est bien ici LA TERRE

Préface de JEAN-MARIE PELT, ÉDITIONS M L D, 16 rue Beaumarchais, BP 20515 22005 Saint-Brieuc cedex 1, 18 €

Le talent saute aux yeux dès le premier poème lu. Et, curieusement, ce livre fait écho au dernier recueil d'Évelyne Morin paru au Nouvel Athanor (N'arrêtez pas la terre ici, 2007). Il y a de l'animisme dans ces saisons du bout du monde. Cet hymne à la terre, au premier songe des étoiles, au chant majeur au milieu des arbres, nous met la terre à la bouche « sur l'accoudoir blême où s'appuient les morts ». Quand Dominique Sorrente « parlemente avec la feuille / qui sait qu'elle n'attrapera jamais le ciel », il s'adresse « aux enfants de demain » et recommande de ne jamais oublier de respirer les nuages. Dès lors, Pelt, sans forcer le compliment, peut évoquer « un ré-enchantement poétique de notre regard sur le monde ». Hölderlin, bien sûr, et sa formule « Habiter la terre en poète »...

 

Anise Koltz : Soleils chauves

ARFUYEN, 35 rue Le Marois, 75016, Paris, 10 €

Anise Koltz a collectionné les prix de poésie les plus prestigieux. Et – pour une fois – elle semble le mériter ! Cette femme n'hésite pas devant un aveu du type : « Un nouveau monde / commence chaque jour ». Oui, nous aimons sans timidité cette façon de chercher sans fin et sans fatigue « la direction du soleil ». Avec Koltz, le poème est tiré à quatre épingles, nul adjectif inutile ne fait obstacle, tout est facilité pour lire le secret des carrefours. Il s'agit bien de donner « à chaque chose / son ombre / à chaque parole / son écho ». Un René Char au féminin ?

 

Patrice Delbourg : Longtemps j'ai cru mon père immortel

LE CASTOR ASTRAL, 52 rue des Grives, 93500, Pantin, 15 €

On retrouve sans surprise le style haché et inventif de Patrice Delbourg, sa façon insolite de couper les phrases en quatre pour mieux nous faire exploser en pleine gueule ses bolides d'images « dans la gestion de ses affaires personnelles » (sic). Et pourtant, pour la première fois depuis Toboggans (L'Athanor, 1976), Delbourg se livre davantage sur ses propres émotions intimes à l'agonie de son père « qu'il n'est pas prêt d'oublier ». « Je suis en première ligne / désormais » avoue-t-il, ajoutant même, triste et désabusé « plus facile de trouver le tiercé / qu'un moyen de consolation »...

Ce nouveau recueil est à mes yeux l'un des meilleurs du poète, si ça n'est le plus fort. Il atteint parfois au sublime quand il dépasse « les montées acides du ressentiment » et qu'il défie et rejoue la camarde en chambre « aux accords de la deuxième sonate de Chopin ». C'est vrai, « la mort ne téléphone pas / le veilleur de nuit si ». Et quand l'auteur entreprend en fils triste son travail de deuil, il laisse en congé toute religiosité, en effet. Mais cela ne l'empêche pas de noter, presque sartrien dans son constat, qu' « on enferme et pour toujours les secrets de famille dans des boîtes de couleur / et quand l'enfant boudeur interroge un vieux cliché sépia / daté d'une fin de guerre un peu floue / il obtient un peu d'ombre navrée / pour seule réponse ». L'originalité foncière de Delbourg dans le paysage de notre poésie d'aujourd'hui réside précisément dans cet humour vitriolé qui essaye mais ne parvient pas vraiment à dissimuler derrière la provocation de « la gaudriole à contre-pied » ses infinis pays de tendresse. « En première ligne, désormais » l'ami Patrice ? Tant mieux. Maurice Biraud ou même Francis Blanche, après tout, devait parfois pleurer en catimini et se demander si Dieu se foutait du monde !

 

Jean-Luc Maxence

 
Nouvelle Lanterne - numéro 3 PDF Imprimer Envoyer


Christian Poslaniec et Bruno Doucey : Enfances 

Editions Bruno Doucey, 17 euros

Officiellement éditée en partenariat avec Le Printemps des Poètes 2012, cette anthologie de 220 pages sur le thème des enfances manque étrangement d’audace. Et, pour reprendre la préface une fois de plus satisfaite de l’éditeur, elle ne nous prend pas la main pour « nous faire cheminer loin des tracés balisés vers des terres inconnues ». Et elle ne fait grandir personne, ou si peu.

Que de morts « encensés » depuis longtemps sont présents ici ! Voilà un authentique cimetière offert au grand public du Printemps Des Poètes ! Nous ne doutons pas de la valeur de Ghislaine Amon, Geneviève Amyot, Luc Bérimont, Christian Da Silva, Anne Hébert, André Laude, Yves Martin ou Thérèse Plantier (beaucoup de ces auteurs furent d’ailleurs nos amis), mais le moins que l’on puisse écrire, c’est que les surprises ne sont pas au rendez-vous… Sous prétexte de  « fédérer les forces dispersées »[sic], ou « d’entrer en résistance »[re-sic], selon les expressions systématiques de Bruno Doucey, on collectionne les noms qui font de l’effet et l’on croit de bonne foi, sans doute, avoir fait œuvre d’utilité publique….

Cependant, de ce fatras désordonné, avec ou sans clap, on retirera pour notre part un beau poème inédit de Vénus Khoury-Ghata, un texte dynamique de Jean-Pierre Verheggen, qui nous sauve quelque peu de l’ennui universitaire et les souvenirs tragiques de Salah Al Hamdani…

Quant aux notes « bio-bibliographiques » de la fin, elles sont surtout des hymnes de satisfaction de l’éditeur et de sa jeune production, on y évoque des maisons d’édition « au  casting impressionnant », et toute poétesse qui n’est pas née en France est systématiquement louangée.

 

Jean-Luc Maxence

 
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